La musique comme soin de développement pour les enfants prématurés

ÉVOLUTION DES PRATIQUES SOIGNANTES

Image de Julia Baby

Julia Baby

Musicienne intervenante,
Association Les Madécasses (60)

Au Centre Hospitalier de Beauvais, les équipes soignantes du pôle Femme-Enfant développent un projet musical en partenariat avec l’association “Les Madécasses” pour améliorer l’accueil des patients et des familles, ainsi que les conditions de travail dans les services.

Depuis quelques années déjà, l’accueil de l’enfant prématuré en néonatalogie a été repensé pour aller vers plus d‘humanité et favoriser la relation à l’enfant tant avec le personnel soignant qu’avec ses parents. En effet, les enfants qui sont accueillis dans ces services hospitaliers, très fragiles, demandant des interventions d’urgence et une attention constante, ont longtemps été considérés d’abord comme des patients, des malades, avant d’être regardés en tant qu’enfants. Aujourd’hui, les boxes individuels, les chambres mère-enfant, l’accueil des parents favorisant l’intimité et l’évolution des pratiques soignantes ont permis de replacer ces enfants dans une relation plus humaine. Ce sont les soins de développement.

Car si la priorité des soins médicaux est nécessaire à leur survie, l’attention humaine et la relation sont indispensables à leur bien-être et à leur développement. Dans les nombreuses réflexions qui ont participé à cette évolution des pratiques, l’environnement sonore a eu une place importante. C’est ainsi que des interrogations sur la nécessité de repenser le rapport au sonore en néonatalogie se sont fait jour : toutes les alarmes et bips qui entourent l’enfant ne sont-ils pas sources de stress ? Peut-on limiter les agressions sonores par des changements de comportement (volume vocal, claquement de porte, sonnerie de téléphone, etc.) ? Comment les sons sont-ils perçus par l’enfant prématuré ? Des expériences ont été menées pour mesurer ce que perçoit l’enfant depuis l’intérieur de l’incubateur. Des études ont permis de mettre en lumière le développement de l’ouïe chez le foetus et l’enfant prématuré.

En s’appuyant sur toutes ces études et réflexions, il semble donc possible d’améliorer l’environnement sonore des services de néonatalogie pour qu’il soit plus adapté aux enfants, et d’évoluer ainsi vers le bien-être sonore des enfants prématurés

Mais quelle peut être la place de la musique dans un service de néonatalogie ? Et dans quelle mesure pourrait-elle intervenir dans l’amélioration de l’environnement sonore ? La musique serait l’art d’organiser les sons, ou peut-être serait-elle plutôt l’art de jouer avec les sons… Dans le cas des enfants prématurés, nous cherchons visiblement à aller en direction d’un silence (utopique bien sûr…) qui leur permettrait de se sentir au calme et en sécurité ; la musique n’est-elle pas dans ce contexte un facteur d’agression ?
Il convient d’être très prudent avec un public tel que celui-ci pour ne pas risquer de “sur-stimuler” ces enfants fragiles et fatigables. Cependant, en se rendant totalement disponible et à l’écoute de l’enfant, il est possible de proposer la musique de façon adaptée. À charge pour nous, adultes intervenant auprès des enfants prématurés, de permettre à ces enfants de rencontrer la musique à travers le plaisir dans ce moment difficile qu’est leur arrivée dans le monde. Alors les sons ouvrent le champ des possibles : plaisir, réconfort, apaisement, éveil au monde sonore, communication, partage…
La musique est un lien social depuis la préhistoire ; et l’importance de favoriser le lien social et la relation en néonatalogie n’est pas des moindres si nous voulons permettre aux enfants de se sentir entrer dans le monde comme êtres humains. Relation avec leur famille bien sûr, mais aussi relation avec les adultes qui les soignent. En intégrant la musique dans les pratiques quotidiennes d’un service hospitalier, c’est un peu d’humanité que nous faisons entrer dans un lieu où la technique et la maladie tendent parfois à la mettre de côté.

NAISSANCE D’UN PROJET MUSICAL DANS LE SERVICE DE NÉONATALOGIE DU CH DE BEAUVAIS

En 2010, à l’initiative de la Cadre de pôle et de la Cadre du service de néonatalogie, le projet d’introduire la musique auprès des enfants prématurés et malades et de leurs parents voit le jour.

L’idée se basait sur les études montrant comment l’humanisation des soins auprès d’enfants très fragiles, l’environnement sonore et musical pendant des soins douloureux, la place des parents dans ces soins et leur confiance quant à leurs compétences parentales auprès de leur enfant fragile, contribuaient au bien-être de ses enfants et à leur éveil sensoriel malgré des hospitalisations souvent longues.

C’est ainsi que l’association Les Madécasses a été sollicitée pour co-écrire le projet. Il a immédiatement été évident pour tout le monde qu’il fallait envisager l’introduction de la musique à travers un partenariat étroit entre les différents acteurs : puéricultrices, auxiliaires de puériculture, cadre de service et de

pôle, médecins, psychologues et musiciens. Il n’était pas évident que cela fonctionnerait, que ce serait utile et que cela pourrait faire évoluer les pratiques et l’accueil de façon significative : la musique auprès des enfants prématurés était une expérience nouvelle et elle devait faire ses preuves. Mais petit à petit, en découvrant les réactions des enfants, des parents et des soignants, il est devenu clair qu’il fallait continuer et convaincre ceux qui n’y croyaient pas encore.

Le projet ne pouvait se réduire aux interventions du (de la) musicien (ne) ; il a donc été proposé de former le personnel soignant aux techniques musicales et d’organiser des ateliers musicaux mensuels. Ceci afin de valoriser les compétences des soignants dans les différentes techniques musicales mises à disposition et à les sensibiliser à l’utilisation de la musique dans les soins pour minimiser l’impact douloureux et stressant du geste. À ce jour 25 soignants ont bénéficié de cette formation et la participation aux ateliers se concrétise.

L’ASSOCIATION

Les Madécasses est une association qui souhaite favoriser la diffusion de la musique, tant à travers des concerts et manifestations musicales, que par le biais d’actions pédagogiques.
Son action se dirige principalement vers des lieux où la musique est peu ou pas (assez) présente.
L’association a été créée en septembre 2009 à Paris (Association loi 1901 – n° W751201364) lesmadecasses@gmail.com

LES MUSICIENS

  • Julia BABY est flûtiste, musicienne intervenante pour l’association et chargée de mission pour le projet au CH de Beauvais.
  • Marco SCISCIO est guitariste et musicothérapeute, musicien intervenant pour l’association.

L'INTERVENTION MUSICALE

Lorsque le musicien intervenant arrive dans le service, la première étape est de prendre “la température” du service : il faut voir si les enfants sont nombreux ou non, comment ils vont, quels parents sont présents, si les soignants sont disponibles ou débordés, etc.

Ensuite vient le temps du briefing détaillé : une puéricultrice donne au musicien intervenant les informations nécessaires à l’intervention musicale pour chaque enfant.

Dans le contexte de l’hôpital, rien ne peut être prévu à l’avance, le musicien intervenant qui entre dans un service hospitalier doit tout simplement être prêt à tout et totalement disponible.

Auprès des bébés prématurés et de leur famille, lorsque les conditions sont réunies, des moments magiques voient le jour au travers de la musique et de la voix : le sourire d’un bébé, des parents qui découvrent les capacités d’écoute de leur enfant, qui lisent sur son visage une expression de plaisir ou d’étonnement, qui le voient se détendre et s’apaiser… Ces petites expressions de la vie sont précieuses et redonnent le courage d’affronter les difficultés liées à une hospitalisation. Partager un moment convivial en famille est très important face à la prématurité et à la maladie, et la musique est là pour créer cette enveloppe sonore, cette bulle, qui offre l’intimité.

Pour les parents aussi c’est l’occasion de se détendre, de se laisser aller et de s’évader ; ils sont soumis à une tension importante face à l’inquiétude pour leur enfant et aux conséquences d’accouchements souvent difficiles, et ils s’offrent rarement le temps de décompresser. Prendre le temps, c’est aussi cela que nous propose la musique.

Enfin, le personnel soignant tire également profit de l’environnement sonore et musical dans sa pratique quotidienne et lors de situations complexes et stressantes, la musique permet un lien relationnel très particulier soignants-enfant-parents. C’est un travail difficile avec des responsabilités importantes que l’on demande aux soignants dans ces services sensibles, et il est indispensable de prendre en compte cet aspect. Le partenariat étroit entre les soignants et le musicien intervenant est nécessaire pour que la musique ne devienne jamais une gêne dans leur travail. Proposer de la musique durant des soins douloureux ou stressant pour l’enfant, toujours à l’initiative de la puéricultrice qui doit les effectuer, permet de constater que cela améliore de façon significative la capacité de l’enfant à garder ou retrouver son calme et à gérer la douleur.

La musique peut détendre et apaiser tout le monde si elle s’adresse de façon adaptée, et elle permet à tous de découvrir ces enfants sous un regard nouveau.

CONCLUSION

Le bilan très positif de deux années d’ateliers musicaux en néonatalogie, la formation du personnel et son investissement sur le terrain nous ont amenés à réfléchir à une extension de cette expérience sur d’autres secteurs du pôle femme-enfant à savoir : les urgences pédiatriques, la pédiatrie (nourrissons, enfants et adolescents), la maternité et le service des grossesses pathologiques. Nous avons donc co-écrit (cadres du pôle et association) un projet pluriannuel intégrant progressivement l’ensemble de ces services dans un projet global visant à améliorer l’accueil au sein de pôle femme-enfant.

Dans ce cadre plusieurs initiatives ont déjà vu le jour : 

  • Deux musiciens ont été accueillis en résidence durant une semaine cet été (31 juillet au 7 août 2012) pour mettre en musique les services d’urgence et d’hospitalisation pédiatriques (enfants/adolescents)
  • Un groupe de soignants volontaires travaillant au sein du pôle a constitué une chorale, pour chanter dans les services de pédiatrie le 21 décembre 2012 à l’occasion de Noël. Accompagnés par la musicienne intervenante, ils ont établi et répété un programme de chansons enfantines, et deux musiciens supplémentaires ont été invités pour l’occasion.
  • En juillet et août 2012, des interventions musicales ont été proposées aux femmes suivies en grossesse pathologique. Cette expérience doit se poursuivre.

Enfin, un projet est en cours de réflexion pour la gynécologie et tout particulièrement la cancérologie.

Les musiciens intervenants racontent…

La pédiatre doit effectuer une échographie sur L., petite fille prématurée et trisomique ; l’enfant est très agitée, elle se débat et pleure, si bien que l’examen est impossible à effectuer. Le médecin me demande de venir jouer pour essayer de l’aider à calmer le bébé : je commence quelques notes de flûte traversière, des sons graves, lents et doux. La petite cesse immédiatement de pleurer, ses membres retombent en position de détente et elle écoute la musique très calmement ; pendant ce temps l’équipe soignante réalise l’examen sans encombre.

I. est seul dans sa chambre, il est agité, bouge beaucoup, tente d’arracher sa sonde, a les traits plissés et le teint rouge. Je chante, d’abord a capella puis avec les lames sonores. Au début il se calme et écoute (ne bouge plus, le visage se lisse et il ouvre grand les yeux). Ensuite il s’agite à nouveau puis se calme ; il finit par se détendre totalement et fermer les yeux, mais dès que je m’arrête de jouer, il râle !

Je vais voir A. qui est seule ; elle est en train de se réveiller, elle est tranquille et bouge un petit peu les membres. Elle me regarde quand je commence à chanter. Ensuite elle semble se détendre, ferme les yeux et arrête de bouger. Elle semble fatiguée donc je ne chante pas trop longtemps.

Une semaine plus tard : A. est avec sa maman. Celle-ci se montre très enthousiaste lorsque je lui propose de venir chanter, elle me dit qu’elle a l’habitude de chanter pour ses enfants. Je chante et joue des lames sonores ; il y a une chanson qui lui plaît particulièrement (“Cocon”), je lui donne donc les paroles pour qu’elle puisse la rechanter. Ensuite nous chantons ensemble une chanson qu’elle connaît et une autre que je lui apprends. La petite est très éveillée, elle tourne la tête quand je commence à chanter, puis regarde sa mère qui la caresse, elle semble détendue.

Dix jours plus tard : A. a visiblement faim, elle a pleuré un peu avant. Elle est maintenant assez calme, yeux grands ouverts. Dès que je joue elle me regarde, sourit et bouge un peu la tête. Au bout d’un moment elle s’agite un peu (probablement à cause de la faim) ; je chante alors deux chansons qu’elle connaît, car on les avait chantées avec sa maman la semaine d’avant. A. semble interpellée, elle se calme.

Ad. est dans les bras de la puéricultrice, il vient de finir son biberon, il est calme et bien éveillé ; cela fait maintenant plus d’un mois qu’il est hospitalisé et c’est la troisième fois que je le vois, deux semaines plus tôt j’ai chanté quand il était avec ses deux parents. Lorsque je commence à jouer de la flûte il fait un grand sourire et ouvre les yeux ; ensuite je chante, il est calme, écoute tranquillement. Lorsque je reprends la flûte à nouveau il se remet à sourire, je continue donc à jouer et il nous offre de nombreux sourires, il a presque l’air de rire ! La puéricultrice et moi sommes toutes les deux fascinées par ces réactions très expressives et si nombreuses et nous empressons d’aller ensuite le raconter aux autres membres de l’équipe. Pour moi, en tant que musicienne, ces expériences m’apportent beaucoup dans l’évolution de mon travail ; je dois sans cesse affiner mon intention musicale et ajuster mon geste pour pouvoir jouer pour ces petits êtres “hypersensibles”. Et bien sûr sur le plan humain c’est une redécouverte permanente, et je suis émerveillée devant ce que ces enfants ont à nous offrir et à nous apprendre !